Stéphane Fernandez
Du dessin au dessein : l'architecture en projet
- Enseignant
Architecte, enseignant et chercheur du sensible, Stéphane Fernandez explore depuis plus de vingt ans les relations entre le corps, la matière et l’espace. Reçu membre de l’Académie d’architecture le 22 avril dernier, il inscrit son parcours entre pratique, transmission et réflexion philosophique. De l’atelier au monde académique, il défend une architecture de l’émotion, de l’exigence et de la délicatesse. Portrait d’un architecte pour qui penser, dessiner et construire relèvent d’un même geste sensible.
Stéphane Fernandez parle de l’architecture comme d’autres parlent de littérature ou de danse. Chez lui, les bâtiments ne commencent ni par des plans ni par des normes, mais par un geste, une sensation, un rapport presque charnel à l’espace. "Le premier élément que l’on touche dans un bâtiment, c’est la porte", dit-il doucement, comme une évidence.
Né à Aix-en-Provence, il grandit dans un univers où le corps et la main occupent une place centrale. Un oncle danseur, installé entre Florence et Milan, lui révèle très tôt "le déplacement des corps dans l’espace". Son père et son grand-père, artisans, lui transmettent quant à eux le goût du travail manuel. Deux héritages qui finiront par se rejoindre dans une même vocation. "J’ai compris assez tôt que l’architecture pouvait se sculpter à travers le mouvement des corps et des espaces. Comment un geste, un mouvement de main, peut saisir un lieu".
Il commence pourtant par un baccalauréat en biologie, intrigué par la complexité du vivant. Puis vient l’inscription à l’école d’architecture de Marseille. Une rupture intime autant qu’un départ symbolique. "C’était déjà une aventure, parce que je n’avais jamais quitté chez moi".
Les années d’apprentissage : découvrir le monde par les bâtiments
À l’ensa•m, il découvre un autre univers. Les ateliers de Jacques Sbriglio, les échanges avec François Seigneur, Michel Lamourdedieu ou encore Jean-Michel Savignat nourrissent sa pensée. Mais l’école déborde largement des salles de cours. Il fréquente les étudiants des Beaux-Arts, passe des heures à la bibliothèque, s’imprègne de cette "atmosphère un peu héritée des années 1970" qui flotte encore dans les couloirs. "Je voulais explorer un autre monde, comprendre la construction non seulement comme technique, mais comme expression, comme langage".
Très vite, ses enseignants lui transmettent une idée fondatrice : l’architecture doit se vivre physiquement. "Ils m’ont donné le goût de voyager pour aller voir les bâtiments que l’on étudiait. Il fallait suivre les œuvres sur place, les parcourir, chercher leur sens caché".
Cette quête le conduit à Lausanne, où il découvre une autre manière de penser le projet. Il y rencontre Patrick Berger, Jacques Lucan ou Inès Lamunière. Pour son diplôme, il choisit un site suisse et invite dans son jury Laurent Beaudouin, Yves Lion et Marc Barani. Ce dernier lui propose aussitôt de rejoindre son agence.
Le jeune architecte travaille alors sur des projets majeurs : le tramway de Nice, la villa Sherwood. Deux ans plus tard, il répond à un concours avec Yves Lion avant de créer sa propre agence au début des années 2000. Tout s’enchaîne rapidement. Un chalet dans le Queyras marque le véritable commencement. Puis viennent les distinctions : les NAJA — anciens AJAP — en 2004, une reconnaissance précoce dans le milieu architectural.
"Je suis un artisan"
Malgré les récompenses, il continue de parler de son métier avec humilité. "Je suis un artisan", insiste-t-il. Chez lui, la maquette reste un acte fondamental."Lorsque tu découpes un morceau de bois, tu entres dans une forme d’introspection. La main découvre parfois des choses qui échappent à la pensée".
Cette relation à la matière structure aussi sa pédagogie. Depuis 2009, il enseigne à l’ensa•m. D’abord aux côtés de Cyril Faivre, dont il admire "la rigueur et la capacité à structurer la pensée", puis comme responsable du pôle La Fabrique, aujourd’hui il est Maître de Conférences.
Pour Stéphane, l’enseignement est devenu une seconde respiration. "Pour rien au monde je n’arrêterai d’enseigner", précise-t-il.
Dans son atelier, il pousse les étudiants à expérimenter, à dessiner, à fabriquer. Pas de recettes toutes faites, encore moins de doctrine. "Enseigner, ce n’est pas transmettre une méthode miracle. C’est construire une pensée".
Il exige beaucoup. La précision d’un dessin, la qualité d’une maquette, l’attention portée à la lumière ou à un seuil deviennent des sujets essentiels. Non par goût de l’excellence abstraite, mais parce que l’architecture engage profondément la vie des autres. Il explique : "On touche à l’intimité des gens. Cela demande un niveau d’exigence immense".
La recherche occupe une place centrale dans sa démarche. Il insiste sur le fait que chaque projet doit être porteur d’un sens profond, une expression de sentiments, une réponse à la complexité du monde. La recherche, pour lui, c’est aussi une quête de sens, une manière d’interroger la place de l’architecture dans la société.
Une architecture du sensible
Dans sa parole, les références philosophiques croisent sans cesse les gestes du quotidien. Il cite Camus, évoque Álvaro Siza, parle des couleurs jaunes comme d’une métaphore du savoir et de la connaissance. Pour lui, l’architecture relève d’une forme de foi laïque.
"On se sent bien dans certains lieux sans toujours savoir pourquoi. Notre travail, c’est de comprendre cela".
Ses projets cherchent moins la démonstration formelle que l’émotion juste. Une crèche à Roquebrune-Cap-Martin pensée autour du cheminement et de la ventilation naturelle. Une réflexion permanente sur la lumière, le corps, la perception. "L’architecture représente nos émotions sensibles du monde".
Ce que Stéphane tente de transmettre aux étudiants dépasse donc largement la technique. Il veut leur apprendre à regarder : "La question aujourd’hui, c’est peut-être la délicatesse. Répondre à la complexité du monde sans brutalité".
La transmission comme filiation
Cette idée de transmission traverse tout son parcours. Elle prend une dimension particulière lorsqu’il entre à l’Académie d’Architecture en avril 2026.
Il se souvient encore de sa première invitation, lorsqu’il était jeune lauréat des NAJA : "J’étais impressionné par ces figures immenses, mais aussi frappé par leur bienveillance".
Des années plus tard, une conversation avec l’architecte Corinne Vezzoni dans un avion change le cours des choses. Ils parlent danse, corps et espace. Elle l’encourage à présenter sa candidature. Le processus dure plus d’un an, ponctué d’entretiens et de votes.
Lorsqu’il est finalement reçu puis installé à l’Académie comme membre permanent, chargé de succéder à Claude Ducoloux, il ressent davantage une responsabilité qu’une consécration. "Prendre place dans cette société savante est un honneur. C’est accepter une filiation, une continuité silencieuse".
À ses yeux, l’Académie, comme l’école, participe d’un même mouvement : faire circuler une mémoire, transmettre sans effacer.
"Voyagez avec votre carnet !"
Quand on lui demande quel conseil il donnerait aux étudiants, il ne parle ni de logiciels ni de carrière. Il parle du dessin. "Voyagez avec votre carnet et votre stylo. Le stylo est le prolongement de la main". Il leur demande de ne pas craindre la feuille blanche, d’y déposer leur regard, leurs doutes, leur sensibilité. "Le dessin doit guider leurs choix. Aujourd’hui plus que jamais, il faut garder une relation charnelle au dessin".
Puis Stéphane Fernandez se tait un instant avant d’ajouter, presque comme une conclusion à toute sa trajectoire: "Poser son cœur sur une feuille de papier, c’est déjà commencer à construire".