René Borruey

Éloge des passeurs

  • Enseignant

Certaines trajectoires ressemblent à des lignes droites. Celle de René Borruey est un chemin qui n'a jamais cessé de s'enrichir au fil des rencontres, des livres, des étudiants et des territoires parcourus. Entré à l'Unité pédagogique d'architecture de Marseille-Luminy en 1976, il y est resté près d'un demi-siècle, tour à tour étudiant, chercheur, docteur en histoire, enseignant, directeur du laboratoire INAMA, professeur habilité à diriger des recherches, puis, en 2026, professeur émérite.

"Je n'ai finalement jamais quitté l'école d'architecture. Ça doit être un record…"

La formule est lancée avec le sourire. Elle dit pourtant beaucoup plus qu'une fidélité institutionnelle. Elle raconte une vie consacrée à comprendre l'architecture avant même de vouloir la définir.

Car rien ne prédestinait le jeune Gapençais à cette vocation. Les mathématiques ne l'enthousiasment pas, les Beaux-Arts ne l'attirent guère. C'est en discutant avec un conseiller d'orientation au lycée que l'idée d'architecture apparaît. Le mot fait écho au métier de son père, maçon, et à au souvenir d'un film consacré à Le Corbusier.

J’ignorais tout de lui, mais sa passion et ses mots me faisaient rêver : "Le Corbusier", "architecture"... 

Apprendre à voir

En 1976, il quitte Gap pour Marseille. Il découvre Luminy sans imaginer qu'il y construira toute sa vie professionnelle. Mais très vite, il comprend que ce qui le passionne n'est pas seulement le projet architectural. C'est ce qu'il y autour de l'architecture : la ville et au-delà les territoires. Les formes patientes que les hommes y impriment au fil du temps. L’histoire des territoires.

"Dans cette école, on apprenait à regarder avant d'apprendre à construire".

Pour lui, l'attention et la générosité du regard doivent toujours inspirer le geste.

Vers la fin des études il rencontre Claude Prélorenzo et rejoint en 3e cycle  son « Groupe INAMA ». Il accepte même de recommencer une cinquième année pour participer à l'aventure intellectuelle de l'histoire et de l'analyse urbaine.

"Là, j'avais enfin l'impression d'apprendre..."

Le mot revient souvent dans sa bouche : apprendre. Bien plus souvent que réussir.

Après le diplôme, il devient chercheur à temps plein au sein du laboratoire INAMA, à une époque où la recherche architecturale prend pleinement son essor dans les écoles d'architecture, celle de Marseille ayant été pionnière dès les réformes de 1968.

"Nous étions à la taille d'une petite famille (avec Jean-Lucien Bonillo, Jean-Marc Chancel, Alain Hayot – Claude Prélorenzo ayant rejoint la direction de la recherche architecturale à Paris). La recherche en architecture continuait à s'inventer".

Marseille devient son premier terrain d'exploration. Les bastides (son diplôme), l’évolution portuaire, celle des tissus urbains, les échecs de l'urbanisme, la singularité du bâti ordinaire, nourrissent ses recherches et ses récits (écrits et oraux), ses cours, quand dans les années 1990 il est recruté comme enseignant. 

En 1997, il soutient un doctorat sur travaux à l’EHESS sous le parrainage de Marcel Roncayolo et Louis Bergeron, consacré à l'histoire des territoires de l'espace portuaire marseillais. Et puis en 2017, une habilitation à diriger les recherches est soutenue à la MMSH sous le parrainage de l'historienne Brigitte Marin. 

Mais lorsqu'il évoque ce long parcours, ce n'est pas d'abord de publications ou de distinctions qu'il parle. Il parle d'écriture. "Je me suis découvert le plaisir d'écrire. Un architecte doit écrire autant que dessiner". Écrire et dessiner procèdent d'un même mouvement : celui qui consiste à rendre le monde plus lisible. Et puis c'est la nécessité de l'histoire, de la véracité des actes et des faits... Observer une façade, parcourir une rue, comprendre un territoire quel qu’il soit, c'est essentiel pour décoder et comprendre le présent, et donc armer la conscience pour penser l'action ; une histoire non pas seulement du « bâti » mais des « gestes bâtisseurs » dans toute leur complexité humaine, leur génie comme leur médiocrité et malheureusement leurs ravages

Les fidélités d’une vie

Il y a chez René Borruey une discrétion qui étonne. Les titres sont nombreux, pourtant ils disparaissent presque de son récit. Chercheur, docteur en Histoire, professeur HDR, directeur de laboratoire, professeur émérite… Rien de tout cela ne semble constituer l'essentiel à ses yeux.

Lorsqu'il retrace son parcours, il préfère évoquer celles et ceux qui l'ont accompagné. Claude Prélorenzo, qui lui ouvre les portes de la recherche. Jean-Lucien Bonillo, directeur du laboratoire INAMA pendant de nombreuses années, compagnon de recherche et de réflexion, qui lui demandera en 2018 de lui succéder à la tête du laboratoire. Jean-Marc Chancel, son directeur de diplôme, avec qui il poursuivra un dialogue intellectuel pendant plusieurs décennies. L'architecte Guy Desgranchamps, ami captivant depuis ses premiers stages d'étudiant, Marcel Roncayolo, Alain Hayot et beaucoup d'autres… Les noms reviennent naturellement, comme autant de repères d'une aventure profondément collective.

Chez lui, une carrière n'est jamais une ascension solitaire. Elle est une conversation qui se poursuit d'année en année, de génération en génération.

Cette forme de modestie – qu'il entend comme une ambition démesurée ! – traverse donc son rapport au savoir. L'érudition affleure dans chacune de ses phrases, mais elle ne s'impose jamais. Une date, une référence, une anecdote apparaissent au détour d'un récit, sans effet de démonstration. Le savoir, chez lui, ne doit pas être un pouvoir. C'est une invitation à regarder autrement.

La mémoire en partage

C'est donc en 1994, qu'il devient enseignant. À partir de 2000, le cours d'histoire de l'architecture qu'il construit accompagne des générations d'étudiants de première année. Chaque année, il reprend son cours. Le relit. Le corrige. L'enrichit...

"Je passais six à huit heures à préparer chaque cours, chaque année. Comme c'était la première fois pour eux, c'était toujours aussi la première fois pour moi". 

Dans l'amphithéâtre, il ne transmet pas un catalogue de styles. Il raconte des architectes, des architectures et des villes, des paysages, des sociétés. "Je mettais une voix sur des images, des dessins, des plans, leur élaboration..."

Cette phrase résume sans doute le mieux sa manière d'enseigner. Donner une voix aux pierres, replacer chaque bâtiment dans son époque, faire dialoguer les formes avec les individus et les sociétés qui les ont produites. Il n'enseignait pas seulement l'histoire de l'architecture ; il apprenait à regarder. "Un cours d'histoire de l'architecture, dans une école d'architecture, ce doit être d'abord un cours d'architecture, plus que seulement d'histoire..."

Lorsqu'il prend la direction du laboratoire INAMA en 2018, il prolonge à son tour cette chaîne de transmission. Il observe les mutations de la discipline sans céder à la nostalgie. 

"Aujourd'hui, nous avons besoin d'une histoire environnementale de l'architecture et des territoires sans se poser en juges ni en défenseurs, sinon des territoires eux-mêmes". Et surtout : "Les architectes ont la spécificité d'être passé par l'apprentissage difficile de la pratique du projet spatial à l'échelle de l'architecture, des espaces aménagés – une discipline du projet comme celle des paysagistes, des designers, de certains artistes... C'est sûrement pour cela que leur regard est singulier, indispensable dans l'accompagnement des élèves architectes, pour mieux les aider à se situer parmi les autres disciplines et leurs apports. C'est aussi pour cela que la recherche architecturale pratiquée par les architectes doit plus que jamais continuer", précise-t-il.

En 2026, une autre étape marque son parcours. Il devient professeur émérite tandis que paraît enfin, aux éditions Parenthèses, L'Atlas architectural de Marseille. Types traditionnels et formes urbaines. Cet ouvrage choral, cosigné avec Jean-Lucien Bonillo et Jean-Marc Chancel, est l'aboutissement d'un projet réalisé au cours des décennies 80 et 90, et porté par l’ensemble des membres du laboratoire INAMA (Alain Hayot, Philippe Graff, Anne Castanet-Kern, Bruno Chiambretto). L'histoire de ce livre est aussi celle de fidélités intellectuelles. Longtemps resté en sommeil, l'Atlas renaît sans chercher à réécrire l'histoire qu'il raconte.

À l'image de ses auteurs, l'ouvrage ne regarde pas seulement ce qui relève du monumental. Il révèle aussi les bastides, les immeubles à trois fenêtres et leurs infinies variations, les « domaines », les cabanons, l'étrange rue de la République, etc, les paysages du quotidien et ce patrimoine ordinaire qui raconte la ville avec autant de force que ses chefs-d'œuvre et son incomparable géographie.

Ce livre collectif dit beaucoup de René Borruey. Tout au long de sa carrière, il aura considéré la recherche comme une aventure partagée, faite de dialogues, de fidélités intellectuelles et de confiance. Au moment de quitter officiellement les salles de cours, il ne parle ni de bilan ni d'héritage. Il s'adresse d'abord aux étudiants.

"Soyez curieux des autres. Un architecte construit toujours pour les autres".

Puis vient cette autre phrase, qui résume peut-être toute une vie consacrée à enseigner : "L'architecture n'a pas une définition ni même une  « théorie » unique . Il y en a autant qu'il y a d'architectes. C'est ce qui est compliqué et passionnant à la fois. L'école est là pour vous aider à construire la vôtre". 

Lorsque l'entretien touche à sa fin, une dernière question lui est posée : que reste-t-il après près de cinquante années de recherche, d'enseignement et de transmission ? Il sourit. Puis répond : "À suivre... Rien ne s'arrête. Ça continue".

Cette réponse lui ressemble... Lorsqu'il dit simplement : "À suivre... ", ce ne sont pas seulement ses propres recherches qu'il évoque. Ce sont celles de toutes celles et ceux auxquels qu'il a incités, depuis près d'un demi-siècle, à mieux regarder le monde.

Claudie GAUDIN