Muriel Girard

La recherche en partage

  • Enseignant

Entre héritage, terrains méditerranéens et transmission, la trajectoire de Muriel Girard relie sciences sociales, architecture et pratiques pédagogiques ouvertes. La directrice du laboratoire INAMA conçoit la recherche comme un engagement collectif. Rencontre.

Née en banlieue parisienne, Muriel Girard évoque une jeunesse marquée par un sentiment d’ennui dans des espaces urbains qu’elle jugeait alors peu stimulants. Ce quotidien contrastait avec un environnement familial où les loisirs et la culture occupaient une place importante, notamment à travers le cinéma et la découverte du patrimoine. "Cela a beaucoup compté".

Sa scolarité au collège du Bois d’Aulne — l’établissement du regretté Samuel Paty — marque une première structuration intellectuelle, notamment grâce à des enseignants engagés en histoire et en français. Elle y développe une appétence durable pour les questions patrimoniales et historiques.

Elle poursuit des études d’histoire à Paris 7, puis à Aix-en-Provence et à la Sorbonne Paris IV, où elle s’intéresse particulièrement à l’histoire coloniale et à l’histoire des sociétés de la Méditerranée. Mais ce parcours académique ne se fait pas sans tensions : "La préparation à l’agrégation m’a un temps éloignée de l’histoire, c’était un exercice qui ne me convenait pas".

En parallèle, elle a des expériences de travail dans différents secteurs — à La Poste, comme baby-sitter dans des beaux quartiers ou encore gardienne de musée. "Cela m’a permis d’avoir un échange empirique avec des milieux sociaux très différents". Ces expériences contribuent à façonner un regard attentif aux réalités sociales, qui deviendra central dans son parcours.

Le tournant des sciences sociales et du terrain méditerranéen

Son orientation vers le DESS « Villes, architectures et patrimoine, Maghreb et Proche-Orient », à Nanterre et à l’École d’architecture de Paris-Belleville, constitue un moment charnière. Cette formation, fondée sur une approche pluridisciplinaire croisant architecture et sciences sociales, est profondément marquée par les contributions de Philippe Panerai, qui a largement irrigué ses enseignements par ses travaux et sa pensée.

"Par le biais de l’architecture, je découvre la sociologie et l’anthropologie", explique-t-elle. Elle y découvre aussi les relevés d’habiter : "C’est un outil extraordinaire pour comprendre les pratiques sociales de l’espace".

La rencontre avec la sociologue Françoise Navez-Bouchanine joue un rôle déterminant. Sous son influence, Muriel Girard s’engage dans une recherche de terrain exigeante, notamment au travers de stages, dont l’un à l’UNESCO, et un travail sur la réhabilitation de la médina de Fès. "Mon mémoire sur les tanneurs a été une expérience fondatrice", précise-t-elle.

Encouragée à poursuivre, elle s’oriente vers le DEA « Espaces, villes et sociétés dans le monde arabe » puis une thèse en sociologie, dans une approche croisant histoire, géographie et anthropologie. Elle s’inscrit dans une dynamique collective, notamment au sein du laboratoire CITERES-EMAM (ex-URBAMA) à Tours, avant de poursuivre son travail avec la sociologue et urbaniste Agnès Deboulet. Ses recherches portent sur les processus de patrimonialisation et leurs effets sociaux, identitaires et spatiaux. "Je travaille sur le monde artisanal et sur les effets des dynamiques patrimoniales et touristiques". Ses terrains — Fès et Istanbul et, plus secondairement, Alep, — lui permettent de développer une approche comparative.

"Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont ces dynamiques transforment les villes et les sociétés", explique-t-elle. Plusieurs années de terrain nourrissent ainsi sa réflexion. Après sa soutenance en 2010, elle poursuit ses recherches à l’EHESS dans le cadre d’un post-doctorat centré sur la Turquie, consolidant ainsi son ancrage dans les espaces méditerranéens.

Enseigner, chercher et faire collectif

En 2011, elle est recrutée à l’École nationale supérieure d’architecture de Marseille, une étape qu’elle qualifie de "convergence idéale". Elle s’installe durablement dans la cité Phocéenne, ville avec laquelle elle développe un attachement fort : "Je ne repasserai plus au nord d’Avignon", dit-elle avec humour.

Elle enseigne la sociologie et l’anthropologie urbaine. Sa pédagogie repose sur une conviction forte : "On a des choses à transmettre, mais les étudiants ont aussi beaucoup à nous apprendre". Elle met l’accent sur le développement de l’esprit critique, la capacité à questionner les sources et l’ouverture à différents formats avec ses collègues d’autres champs disciplinaires — articles scientifiques, podcasts, fanzines. Muriel rejette les formes d’apprentissage fondées sur la contrainte ou l’épuisement : "Je ne peux pas comprendre l’apprentissage par l’humiliation ou la fatigue. Le plaisir doit rester central". Elle invite au contraire les étudiants à prendre le temps : "Lire, écouter, aller voir des expositions, sortir de l’école… ".

Son travail s’articule depuis autour de deux axes majeurs : les processus mémoriels et patrimoniaux, dans leurs dimensions sociales et politiques, et les dynamiques urbaines dans des contextes de précarité. Cette réflexion trouve un aboutissement dans son Habilitation à Diriger des Recherches (HDR), soutenue en 2023, intitulée « Le spleen patrimonial. Acteurs, enjeux et recompositions socio-spatiales dans des villes de la Méditerranée », dont le garant était Michel Rautenberg, anthropologue et professeur de sociologie ». "C’était exigeant, mais essentiel pour accompagner les jeunes chercheurs et structurer la recherche dans l’école", explique-t-elle.

Au cœur de son engagement, une conviction forte : "La recherche ne se fait pas seule". Elle précise : "Elle se construit avec les enseignants, les doctorants, les étudiants et les personnes rencontrées sur le terrain". Cette vision collective irrigue également sa pratique de l’enseignement.

Cette philosophie guide également son engagement au sein du laboratoire INAMA, qu’elle rejoint en 2012 et dont elle prend la direction en 2025. Elle y défend une gouvernance fondée sur l’éthique, le collectif et l’échange. "Je conçois la direction comme un espace de rencontres et d’outils collaboratifs. Ce qui nous lie, c’est de questionner le passé pour comprendre le présent". Sa feuille de route s’articule autour de quatre axes principaux.

Elle y défend d’abord une gouvernance fondée sur la collégialité, l’éthique et l’échange, envisageant le laboratoire comme un espace vivant, à la fois physique et intellectuel, favorisant la coopération entre chercheurs, doctorants et partenaires. Elle insiste également sur la visibilité des activités, notamment par le développement d’outils de diffusion et d’archivage. Un second axe concerne le soutien à la jeune recherche, avec une attention particulière portée aux doctorants, post-doctorants et stagiaires internationaux. L’objectif est de renforcer leur accompagnement, notamment en matière d’insertion professionnelle, de financement et d’intégration dans les réseaux scientifiques.

Le troisième volet porte sur le développement du projet scientifique du laboratoire, structuré autour de trois axes : Épistémologies de l’architecture : penser / transmettre; Espaces construits : fabriquer / transformer et Territoires altérés et crises : hériter / critiquer. Ce projet repose sur une approche pluridisciplinaire et multiscalaire, ouverte à des collaborations locales, nationales et internationales, en particulier dans l’espace méditerranéen. Enfin, Muriel Girard souhaite renforcer l’ancrage du laboratoire dans la société, en multipliant les partenariats avec des institutions culturelles et territoriales, et en développant des actions de diffusion des savoirs. Elle insiste sur l’importance de l’ancrage local, notamment à Marseille : "Il est important, pour reprendre le sociologue Pascal Nicolas-Le Strat, de « faire recherche en commun » avec la société", tout en développant des collaborations à l’échelle méditerranéenne et internationale. Parmi les initiatives qu’elle porte, le fanzine Fanzinama illustre sa volonté de renouveler les formes de diffusion scientifique. "L’idée est de proposer un format plus libre, plus accessible". Enfin, Muriel Girard souhaite également impliquer davantage les praticiens de l’architecture dans la recherche.

Concernant les défis contemporains, notamment ceux liés à l’intelligence artificielle, elle alerte : "L’IA ne donne à voir que ce qui est sur internet, alors qu’il existe énormément de savoirs hors ligne, notamment dans les archives". Elle souligne également ses biais et son impact environnemental, appelant à développer une vigilance critique.

À travers son parcours, Muriel Girard défend une vision exigeante et engagée de l’enseignement et de la recherche, fondée sur le collectif, l’ouverture disciplinaire et une attention constante aux réalités sociales.

Claudie GAUDIN

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