Juliette Quilichini

La mémoire pour horizon

  • Alumni

À Marseille, Juliette Quilichini n’a jamais vraiment quitté l’école. Même diplômée, même engagée dans la pratique, la recherche ou le monde associatif, elle a toujours gardé un pied à l’ensa•m. Aujourd’hui, elle y entame son HMONP, prolongeant ainsi un parcours guidé par l’envie de comprendre ce qui nous entoure avant de chercher à le transformer. Rencontre avec une architecte dont le parcours témoigne d’une curiosité toujours en mouvement.

Marseillaise, Juliette a d’abord choisi l’architecture presque par intuition. Au lycée, elle ne sait pas encore précisément ce que recouvre le métier. Puis vient un voyage à Barcelone. Devant l’architecture de Gaudí, quelque chose se produit. Elle découvre que les bâtiments peuvent provoquer des émotions, qu’ils peuvent être regardés comme des œuvres plastiques. "Je regardais l’architecture comme un tableau", se souvient-elle. L’architecture entre alors dans son paysage.

Mais ce qui la retient, quelques années plus tard, est bien plus vaste que la seule fascination pour les formes. À l’école, elle découvre une discipline ouverte sur une multitude de domaines, où l’on passe d’un sujet à l’autre, où l’on apprend à regarder, à comprendre, à questionner. « Il faut être curieux », lui avait-on dit. Elle en a fait une ligne de conduite.

Car pour Juliette, l’architecte est condamné à apprendre. Une fois diplômé, il ne suffit pas de reproduire ce que l’on sait déjà. Il faut continuer à sortir du quotidien, à se confronter à d’autres sujets, d’autres pratiques, d’autres regards. Cette curiosité est peut-être ce qui, aujourd’hui encore, donne du sens à son parcours.

Une école, un territoire, une histoire

À Luminy, elle garde le souvenir d’une "petite bulle". Elle se revoit dehors, au soleil, à découper du carton pour ses projets, entourée d’étudiants et de nature — avec parfois la nécessité de surveiller l’heure pour éviter de croiser les sangliers au retour. Derrière l’anecdote, il reste surtout le souvenir d’une proximité : celle avec le lieu, avec les autres et avec une école qui semblait fonctionner comme un monde à part.

À l’ensa•m, elle découvre également une discipline qui oblige à sortir de son domaine, à s’intéresser à des sujets multiples, à apprendre sans cesse. Ce qui lui plaît dans l’architecture, c’est précisément cette ouverture. "On apprend toujours", dit-elle. Et avec cette capacité à apprendre vient une forme d’humilité : ne jamais considérer que l’on sait suffisamment. Cette posture, elle la revendique encore aujourd’hui. Dans le rythme souvent soutenu de l’agence, il est essentiel de prendre du recul, de sortir de ses habitudes et d’explorer d’autres horizons. La curiosité, loin de se limiter aux années d’études, demeure un moteur indispensable de la pratique professionnelle.

C’est aussi à l’ensa•m que son regard va progressivement se tourner vers le patrimoine et, plus particulièrement, vers le centre ancien de Marseille. Puis surviennent les effondrements de la rue d’Aubagne, en 2018. L’événement agit comme un électrochoc. Il renforce une conviction qui ne la quittera plus : Les architectes ont un rôle à jouer dans la préservation des centres anciens. Il faut s’engager. En master, elle rejoint les studios de séminaire de François Brugel et Sébastien Cord. Durant des mois, elle arpente les quartiers, observe et dessine les façades, les persiennes, les traces de l’eau. L’architecture se découvre alors au ras du sol, dans les détails et dans les usages.

Son TPER, réalisé au sein du laboratoire INAMA sous la direction de René Borruey, prolonge cette immersion.

"Prendre soin". Le terme revient comme un fil rouge dans son parcours.

Transformer sans effacer

Son projet de fin d’études, consacré à la citadelle de Calvi avec Frédéric Breysse, poursuit cette réflexion. Cette fois, elle se confronte à une architecture militaire, à un patrimoine bâti qui porte les traces du temps et de l’abandon. La question reste pourtant la même : que faire de ce qui existe déjà ?

Pour Juliette, préserver ne signifie pas figer. Elle refuse l’idée d’une architecture réduite à la muséification du patrimoine. Il s’agit plutôt de comprendre les qualités d’un bâtiment, de les préserver et, à partir de là, d’imaginer un futur qui réponde aux besoins contemporains. "On a quelque chose, c’est un héritage. Comment convoque-t-on nos savoirs pour le transformer sans altérer ses qualités ?" Une phrase qui pourrait presque résumer toute sa manière de pratiquer l’architecture.

Transformer sans altérer. Hériter sans simplement reproduire. "Une posture qui demande une certaine humilité. Face à ce qui existe, l’architecte n’arrive jamais sur une page blanche. Il reçoit un héritage et doit trouver la juste manière de le faire évoluer".

Cette vision dépasse d’ailleurs largement la conception d’un projet. Au fil de ses expériences, Juliette comprend que l’architecte n’a pas toujours la main sur tout ce qui arrive à un bâtiment. En revanche, il peut transmettre, expliquer, sensibiliser. Il peut aider celles et ceux qui habitent et entretiennent les lieux à prendre conscience de leur rôle.

Être architecte, même autrement

Après avoir travaillé en agence pendant ses études puis après son diplôme, Juliette découvre une autre manière d’exercer avec les Ateliers HOP — Habiter, Œuvrer, Penser. L’association, créée par Aude Tissot et Elsa Glénat, accompagne notamment les copropriétés dans l’entretien du bâti ancien et les sensibilise à l’importance d’un diagnostic global. "Car si l’architecte n’a pas toujours la main sur un bâtiment ou sur la manière dont il sera transformé, il peut au moins contribuer à faire circuler les connaissances. Expliquer. Sensibiliser. Donner envie aux habitants de prendre soin de ce qu’ils habitent".

Elle y trouve une manière différente de pratiquer son métier. Travailler dans une association ne signifie pas, pour elle, cesser d’être architecte. Au contraire. L’architecture peut aussi être faite de discussions, de transmission, d’accompagnement, de pédagogie.

Cette expérience confirme une idée qui lui tient à cœur : "l’architecte ne se résume pas à celui qui dessine et construit. Je ne me suis pas sentie moins architecte en travaillant pour une association", précise-t-elle.

"La pratique est en mouvement", dit-elle en substance. "Elle doit même être réinventée pour répondre aux transformations du monde, aux enjeux d’adaptation et aux mutations des territoires".

Faire circuler les expériences

Cette volonté de créer du lien la conduit également vers Lis Avi, l’association des alumni de l’ensa•m. Là encore, tout commence par une rencontre. On lui propose de rejoindre l’association ; elle accepte sans vraiment savoir où cette expérience va la mener.

Rapidement, elle s’investit dans l’organisation des conférences, la recherche d’intervenants et la communication. Ce qui l’intéresse ? Créer un espace où les réalités du métier peuvent être racontées sans filtre, entre étudiants et diplômés. Elle se souvient : "Ce qui me plaisait, c’était de parler des réalités du métier en toute transparence". 

Elle participe à créer ces moments de rencontre, avec la volonté de maintenir un lien entre ceux qui sont encore à l’école et ceux qui l’ont quittée.

Pour elle, l’enjeu est important. L’école peut parfois sembler hermétique au monde de la pratique. Les alumni peuvent contribuer à rendre cette frontière plus poreuse, à montrer la diversité des parcours et des façons d’exercer, "Montrer que l’architecture est plurielle". 

Et surtout permettre aux étudiants de se projeter : quel architecte ont-ils envie de devenir ?

Toujours un pied dans l’école D’ailleurs, Juliette n’a jamais vraiment vécu le passage de l’école au monde professionnel comme une rupture. Son propre parcours en est une illustration. Recherche, agence, expérimentation, association : Juliette n’a pas cherché à suivre une trajectoire parfaitement rectiligne. Elle a plutôt pris le temps d’explorer.

Son parcours s’est construit progressivement, sans séparation nette entre les mondes. La pratique, la recherche, l’association, puis de nouveau le projet : chaque expérience vient nourrir la suivante.

C’est peut-être aussi pour cela qu’elle ne regrette pas d’avoir pris le temps.

La recherche lui a appris à ralentir, à construire une réflexion, à prendre de la distance. Le temps du TPER lui a apporté quelque chose d’essentiel : apprendre à raisonner, à se forger son propre avis. L’association lui a permis d’explorer une autre manière d’exercer.

Revenir au projet

Aujourd’hui, cette exploration la conduit vers une nouvelle étape : la HMONP.

Après avoir goûté à la recherche, au travail associatif et à différentes formes d’expérimentation, la pratique en agence lui manquait. Elle ressent le besoin de revenir à la maîtrise d’œuvre, de se confronter davantage au chantier, aux responsabilités qui accompagnent la conception.

Le patrimoine reste son fil conducteur. La HMONP représente pour elle l’occasion de consolider ses compétences et de se former plus précisément aux méthodes du projet dans ce domaine. Dans cette continuité, la mise en place d’une convention d’étude Tremplin, lui a permis de rejoindre une agence spécialisée en architecture du patrimoine, en facilitant le lien entre son parcours de formation et son projet professionnel. Il constitue une passerelle précieuse vers la pratique, en favorisant les rencontres entre jeunes diplômés et agences. 

Cette nouvelle étape lui fait aussi mesurer tout ce que signifie réellement porter un projet. Derrière les idées et les convictions architecturales se cachent des responsabilités très concrètes : accessibilité, réglementation, organisation, contraintes techniques… Des aspects parfois moins séduisants, mais indispensables. Pour défendre ses convictions, il faut aussi maîtriser tout ce qui permet de les rendre possibles.

La suite, Juliette l’imagine donc dans la durée. Elle veut connaître une expérience longue en agence, suivre un projet de A à Z, aller jusqu’au chantier et continuer à apprendre. Elle sait aussi qu’elle a encore beaucoup à acquérir pour travailler pleinement dans le domaine du patrimoine. Et elle n’a pas peur de cela.

Ne pas avoir peur de prendre son temps

C’est peut-être l’un des enseignements les plus personnels de son parcours. Juliette n’a pas cherché à entrer immédiatement dans une trajectoire toute tracée. Elle a pris le temps d’explorer, de faire un pas de côté, de revenir, de rencontrer.

Elle revendique cette temporalité. La recherche lui a appris à prendre le temps de raisonner, de construire son propre point de vue. L’engagement associatif lui a permis d’explorer d’autres manières d’exercer. Chaque détour a finalement nourri sa pratique.

Aux étudiants qui s’apprêtent à entrer dans la vie professionnelle, elle conseille donc de multiplier les expériences. De ne pas avoir peur de travailler pendant les études, de profiter des stages pour aller voir ce qui les attire réellement, de saisir les opportunités — même lorsqu’elles semblent éloignées du chemin imaginé au départ.

Et surtout, de ne pas rester dans leur bulle.

"Parce que l’on apprend toujours des autres", précise-t-elle. "Parce que les rencontres aiguisent le regard. Parce que la curiosité ouvre des portes que l’on ne savait parfois même pas chercher".

Si Juliette devait résumer son parcours depuis l’ensa•m, elle le ferait en trois mouvements : être curieuse, savoir prendre le temps, et aller vers les autres.

Trois façons, finalement, de rester en mouvement. Trois expressions qui racontent finalement beaucoup plus qu’un parcours professionnel. Elles racontent une manière d’être architecte.

Une architecture qui ne cherche pas à effacer ce qui était là avant elle, mais à comprendre. Une pratique qui ne se limite pas au projet, mais s’ouvre à la transmission. Une carrière qui ne suit pas nécessairement une ligne droite, mais avance par rencontres et par curiosité.

Et une même conviction derrière tout cela : pour imaginer demain, il faut d’abord apprendre à regarder et prendre soin de ce qui existe.

Claudie GAUDIN