Julien Lucas

Créer sans frontières

  • Alumni

De l’ensa•m aux agences de RCR Arquitectes et de Maurice Sauzet, Julien Lucas a construit son parcours au fil des rencontres, des expériences et des découvertes. Diplômé, titulaire de la HMONP depuis novembre 2025, il trace aujourd’hui sa voie entre pratique architecturale et création d’objets. Nourri par ses années d’études à Marseille, ses expériences en agence et son goût pour le patrimoine, il cultive une même exigence : dessiner, fabriquer et donner forme à ses idées. Rencontre avec un jeune architecte au chemin singulier, guidé par une passion intacte pour la création et l’envie de ne jamais cesser d’apprendre. Portrait.

Une évidence, l’architecture

Originaire de l’Aveyron, Julien Lucas grandit à la campagne dans un environnement où la création occupe déjà une place importante. Depuis l’enfance, il aime fabriquer, bricoler, manipuler la matière. Les visites de musées et une éducation sensible aux arts nourrissent progressivement son regard. Au lycée, alors qu’il suit un parcours scientifique assorti d’une option arts plastiques, l’architecture s’impose comme une évidence. "Depuis tout petit, je créais des choses avec mes mains. L’architecture m’a attiré pour sa pluridisciplinarité : elle me permettait d’imaginer des espaces, tout en gardant la possibilité de faire du design d’objet par la suite". 

C’est ainsi qu’il rejoint l’ensa•m, à Marseille, où il passera six années qu’il évoque encore avec enthousiasme. Plus qu’un cursus, il y découvre une communauté, une énergie collective et une liberté de créer qui marqueront durablement sa manière d’envisager le métier.

Six années d’émulation à Marseille

"Je me suis « éclaté » pendant six ans. C’était extraordinaire". Le souvenir est immédiat, presque physique. À Luminy, les étudiants, les enseignants et les équipes administratives partagent, selon lui, un même élan. "On était dans une sorte d’engouement collectif : étudiants, enseignants, administratifs, on avançait tous ensemble. Je me suis senti soutenu, porté". Les portes des ateliers s’ouvrent, les tables sortent dehors, au milieu des pins et les cours se prolongent au grand air. L’école devient un lieu de vie autant que d’apprentissage.

Cette atmosphère nourrit son goût du travail et son besoin de fabriquer. Les maquettes, notamment, occupent une place centrale dans son quotidien. Passionné depuis longtemps par le modélisme, il trouve dans les ateliers un terrain naturel pour expérimenter, tester les volumes et donner corps à ses idées.

Son engagement dans l’association étudiante K prolonge cette implication. D’abord responsable des commandes de la boutique, il participe à la vie collective de l’école, puis rejoint ses instances de gouvernance. Élu au conseil d’administration pour deux mandats, il découvre une autre dimension de l’architecture : celle des décisions, des orientations et de la responsabilité collective. "Lorsque l’on s’engage dans une association, on a naturellement envie de faire vivre son école. Je me suis retrouvé dans les instances parce que les décisions prises avaient du sens et participaient à construire une vision pour l’établissement". 

Au-delà des enseignements, Julien retient surtout les liens tissés pendant ces années. La fraternité entre étudiants, l’entraide en studio, mais aussi les relations avec les enseignants et les équipes administratives ont contribué à façonner son parcours. Des liens qui perdurent après le diplôme : lorsqu’il monte son agence, il n’hésite pas à recontacter certains de ses anciens professeurs pour des conseils.

Le patrimoine comme terrain d’exploration

C’est justement à travers ce travail sur la citadelle d’Ajaccio que Julien Lucas découvre un intérêt particulier pour la réhabilitation et le patrimoine. Sans revendiquer une spécialisation, il apprécie la complexité de ces projets, où l’intervention contemporaine doit composer avec l’existant, son histoire et ses usages.

Cet intérêt se prolonge dans ses travaux de fin d’études : un projet de fin d’études consacré à la réhabilitation de l’hôpital de la Timone, en 2023, puis un travail de recherche sur la patrimonialisation de l’architecture scolaire de René Egger, mené sous la direction d’Élise Guillerm au laboratoire INAMA.

Derrière ces sujets se dessine une même envie : comprendre l’architecture au-delà de sa seule forme, explorer ce qui la constitue et observer la manière dont elle traverse le temps. Une sensibilité qui se précise à mesure de ses rencontres et de ses expériences.

Apprendre auprès des architectes, s’imprégner des lieux

Avant de s’engager dans la HMONP, Julien part six mois en Catalogne, dans l’agence RCR Arquitectes, installée à Olot, au nord de Barcelone. Il connaît déjà leur travail, notamment à travers le musée Soulages, à Rodez, qui l’a marqué pendant son enfance. Il découvre sur place une autre manière de concevoir, de dessiner et de penser le projet.

La maquette devient un outil de conception à part entière. "J’ai énormément travaillé en maquettes. J’ai vraiment découvert ce que c’était que de concevoir un projet par la maquette". Il observe les méthodes de travail, cherche à comprendre la singularité de cette architecture et s’imprègne de son langage. 

"Je ne parlais pas espagnol ni catalan, alors nous échangions en anglais. Mais, au fond, nous parlions surtout le même langage : celui de l’architecture", précise-t-il.

À son retour, il poursuit cette exploration auprès de Maurice Sauzet, architecte dont il découvre le travail grâce à des amis qui lui font visiter une maison conçue par lui et lui offrent plusieurs de ses ouvrages. Une offre de stage publiée sur le site de l’école lui donne l’occasion de rejoindre son agence pour préparer la HMONP.

Il trouve dans cette architecture une résonance avec celle de RCR : des écritures singulières, des références qui se croisent et une attention portée à l’expérience des lieux. La rencontre avec Maurice Sauzet, ancien enseignant de l’ensa•m, alors âgé de 98 ans, est particulièrement marquante. Toujours animé par une énergie créative, l’architecte, ancien enseignant de l’ensa•m lui transmet une conception exigeante du métier et de la qualité architecturale. "C’était très formateur. Il avait une énergie débordante, il continuait à travailler et à défendre une vraie qualité architecturale. Pour le jeune architecte que j’étais, c’était extrêmement motivant".

Le mémoire de HMONP de Julien, soutenu en novembre 2025, prend appui sur ces deux expériences. Il interroge la singularité architecturale, la manière dont un architecte construit son propre langage et l’influence de ses références sur sa façon de concevoir. "Je voulais comprendre comment le fait de baigner dans une architecture, de s’imprégner d’un style et d’une atmosphère, pouvait aider à mieux dessiner et à mieux concevoir". 

Trouver sa place, sans renoncer à créer

La sortie de l’école ne se fait pourtant pas sans heurts. Après la soutenance de son mémoire, Julien traverse une période de recherche et de repositionnement. Il lui faut trouver sa place dans le monde professionnel, appréhender les contraintes de la commande et apprendre à composer avec des réalités parfois éloignées de la liberté expérimentale des études. Il énumère : "Il te faut apprendre à conduire une mission, déposer un permis de construire, dialoguer avec les bureaux d’études et assumer tes choix auprès du client. Mais cette responsabilité est aussi l’une des dimensions les plus stimulantes du métier". Il explique : "À l’école, on dessine parfois ce qu’on veut. Dans le monde professionnel, le client nous remet les pieds sur terre : il faut que le projet corresponde à son budget et à ses attentes. Mais ce retour au concret, c’est cela qui est beau". 

Pour autant, le doute ne remet pas en cause son envie d’exercer. Il lui permet plutôt de préciser son chemin. Depuis juillet, il exerce comme architecte, tout en travaillant à temps partiel dans un studio d’architecture pour approfondir sa connaissance du chantier, de l’organisation des missions et du travail avec les bureaux d’études. En parallèle, il développe sa propre activité autour de l’architecture et du design.

Car Julien n’a jamais cessé de fabriquer des objets. Il a créé sa société de design pendant ses études et imagine des pièces artisanales, numérotées, autour de la représentation du territoire. Parmi elles, Réflexion, un miroir topographique qui associe cartographie en relief, matière et représentation de la mer. "Je suis un artisan-artiste. Il confie : J’aime fabriquer des objets de manière artisanale, développer une esthétique et aller au bout d’une idée".

L’objet devient une autre manière d’explorer le paysage, de raconter un lieu et de donner une forme tangible à une recherche esthétique. Une démarche qui prolonge son travail d’architecte plutôt qu’elle ne s’y oppose. Pour lui, ces deux pratiques sont même indissociables. Le design entretient son élan créatif et nourrit sa manière de penser l’espace, tandis que l’architecture lui offre d’autres terrains d’expérimentation. "J’ai envie de développer les deux. Je ne peux pas choisir. L’art et l’architecture se complètent. Ils se nourrissent l’un l’autre. Faire du design me maintient dans une émulsion créative qui m’aide aussi à mieux dessiner l’architecture".

Entre dessin à la main et réalité du projet

Dans sa pratique architecturale, Julien accorde une place importante au dessin à la main. Pour lui, l’esquisse ne sert pas seulement à représenter une idée : elle ouvre une conversation, suggère des possibles et laisse au client la liberté de se projeter. "En fait", ajoute-t-il, "le dessin à la main permet de faire rêver le client et de laisser la place à la discussion".

Il travaille sur des projets de maisons individuelles et accompagne également d’autres architectes. Il apprend à jongler entre les commandes qui nourrissent son ambition créative et celles, plus récurrentes, qui permettent de faire vivre son activité. Une réalité qu’il aborde avec pragmatisme, en se donnant quelques repères : "être fier du projet, en tirer une rémunération juste et pouvoir s’inscrire dans une continuité professionnelle".

Ce parcours pluriel, cette diversité ne l’éloignent pas de ses aspirations. Tout cela lui permet, au contraire, de construire progressivement son expérience, de développer son réseau et de multiplier les collaborations. "J’ai envie de tracer mon chemin, sans prétention, et de voir où cela me mène. Il faut aussi savoir saisir les rencontres". 

Le passage du statut d’étudiant à celui d’architecte ne se résume d’ailleurs pas, à ses yeux, à l’obtention du diplôme. Il devient véritablement concret lorsqu’arrive le premier client, puis le premier projet à assumer. "Quand on vous confie une maison individuelle, on vous confie une part importante de la vie des gens. Cette confiance est précieuse. Il faut donner le meilleur de soi-même pour le projet".

"Il ne faut jamais perdre l’envie"

À ceux qui s’engagent aujourd’hui dans les études d’architecture, Julien Lucas adresse un conseil qui ressemble à son parcours : "rester passionné, curieux et humble". Le métier demande de l’investissement, de la persévérance et la capacité de se remettre constamment en question. Il suppose aussi de construire son réseau dès les stages et de ne jamais considérer les acquis comme définitifs.

"L’architecture n’est pas un métier que l’on peut exercer à moitié", estime-t-il. "Il faut accepter ses difficultés, apprendre à composer avec ses contraintes et conserver l’élan qui pousse à créer".

Son propre équilibre reste en construction. Il souhaite continuer à développer ses deux activités, sans choisir entre architecture et design. Les périodes se répondent, les projets se complètent et chaque pratique nourrit l’autre.

Lorsqu’il évoque encore ses années à l’ensa•m, trois mots lui viennent : "C’était bien". Une formule spontanée, à son image, derrière laquelle se dessine un attachement profond à l’école et à ceux qui ont accompagné son parcours.

Aujourd’hui, Julien, avec la même énergie qui l’animait déjà dans les ateliers de Luminy, poursuit son chemin, entre patrimoine, dessin et objets, convaincu qu’une pratique vivante se construit en restant ouvert aux rencontres et aux nouvelles idées.

Sa ligne de conduite ? Rester passionné, continuer à apprendre et ne jamais perdre le plaisir de faire. Son ambition : continuer à exercer l’architecture tout en développant sa pratique artistique, sans renoncer à l’une au profit de l’autre. Et il ajoute : "Il ne faut jamais perdre l’envie. Je suis architecte, je suis content de l’être et j’aime ça".

Claudie GAUDIN