Habitat 25
Une production courante du logement en région PACA
Exposition
Exposition du 20 novembre 2025 au 12 février 2026
au sein du forum de l'IMVT
Vernissage le 20 novembre 2025
D’architecture et d’amitié
Ils se sont rencontrés à Versailles, "à la photocopieuse"… ou plutôt, comme le corrige Gilles, "devant ma table à dessin". Près de quarante ans plus tard, Gilles Sensini et Jérôme Guéneau enseignent tous deux à l’ensa•m. Entre eux, des projets, des voyages, des débats, beaucoup de rires et une complicité qui ne s’est jamais démentie. Deux enseignants, mais aussi deux architectes praticiens, toujours engagés dans le projet et dans le réel, avec cette même envie de transmettre une architecture qui se vit autant qu’elle se dessine. Deux architectes, deux parcours, une longue histoire commune : portrait croisé.
"À la photocopieuse", répond Jérôme lorsqu’on leur demande où tout a commencé. Gilles rectifie aussitôt : "Non, devant ma table à dessin avec deux de tes copains".
À l’école d’architecture de Versailles, les ateliers vivent presque jour et nuit. Jérôme se souvient d’une école où les étudiants circulent d’un atelier à l’autre, travaillent, discutent et font la fête. "J’appartenais à tous les ateliers et j’étais plus vieux". Gilles, lui, joue dans la fanfare : "Je jouais du trombone à coulisse pour enfant. Le seul instrument qui peut donner l’illusion que tu joues en activant la coulisse".
Une anecdote qui donne immédiatement le ton de leur relation : beaucoup d’autodérision, une mémoire commune et cette capacité à se reprendre mutuellement sans jamais perdre la complicité.
Puis leurs chemins se séparent pendant une dizaine d’années. Ils se retrouvent à Paris, lors d’une fête, puis à Marseille, lors d’une autre. Gilles s’installe à Marseille. Jérôme choisit lui aussi la ville pour y enseigner, bien plus tard.
"Depuis, on ne s’est plus quittés", déclarent-ils à l’unisson.
Jérôme Guéneau passe par la philosophie, les mathématiques et l’École Boulle avant de se former à l’architecture. Gilles Sensini, lui, envisage d’abord l’École du Louvre avant de rejoindre l’École d’architecture de Versailles.
Pourquoi l’architecture ? Pour Jérôme, elle est l’une des rares professions intellectuelles qui permettent de rester au contact du réel : "L’architecture, c’est l’une des rares professions intellectuelles où tu es au cœur des pratiques". Et il résume cette position avec une formule qui lui ressemble : "L’intellectuel qui a les mains dans le cambouis".
Pour Gilles, l’architecture est aussi une question de responsabilité : "C’est un métier qui touche à des questions essentielles, sociales, politiques". Son parcours commence notamment à l’Atelier parisien d’urbanisme avant de le conduire vers la maîtrise d’ouvrage urbaine à Euroméditerranée.
Tous deux gardent un souvenir heureux de leurs études et continuent à prendre plaisir à exercer.
"J’ai l’impression de jamais travailler",sourit Gilles.
Leurs parcours sont aussi faits de rencontres.
Pour Gilles, Philippe Panerai est une figure déterminante : "Philippe Panerai a été quelqu’un d’important pour moi. Un mentor, un ami". Jérôme évoque quant à lui Patrick Germe, avec qui il a beaucoup appris. Mais l’enjeu n’est pas seulement d’avoir des maîtres : il s’agit aussi de construire progressivement son propre regard.
Gilles évoque notamment comment Philippe Panerai l’avait aidé à préparer son oral de titularisation avec un conseil assez inattendu : "Si on te pose des questions, tu ne rentres pas dans les questions". Une formule qu’il a mise en pratique devant le jury, avec une pirouette qui provoqua le rire.
Leurs années de formation à Versailles ont aussi été marquées par une culture particulière du projet urbain, portée par des enseignants qui étaient également praticiens et auteurs.
Jérôme se souvient : "L’école d’architecture de Versailles, à l’époque où on l’a fait, était très axée sur le projet urbain avec David Mangin, Philippe Panerai, Patrick Germe notamment. Nos études étaient urbaines, l’une des marques de Versailles, avec des gens qui enseignaient, écrivaient et pratiquaient. La recherche était faite par des praticiens, pas par des chercheurs. Ce qui n’est plus trop le cas aujourd’hui".
Une culture où l’enseignement, la pratique, l’écriture et la recherche se croisaient étroitement, et qui a durablement marqué leur manière de penser l’architecture.
Gilles ouvre sa propre agence à 40 ans avec une envie très concrète : réaliser les projets urbains auxquels il croit. Il travaille notamment à la reconversion d’un site devenu aujourd’hui la « Cité créative » à Montpellier. "Je voulais réaliser un projet urbain, je l’ai réalisé. Je voulais faire une place, je l’ai faite. Je voulais construire une école, je l’ai construite. Je voulais faire un immeuble, je l’ai fait". Puis cette conclusion, presque évidente : "Je suis un architecte heureux".
Jérôme développe également sa propre agence, notamment dans le logement social, et travaille en Palestine après les accords d’Oslo, en 1998. Cette expérience lui permet de découvrir une autre architecture et d’élargir encore son regard sur le projet.
Lorsqu’on leur pose la question : Quel bâtiment auraient-ils aimé concevoir ? La question provoque deux réponses très différentes.
Gilles répond immédiatement :"J’aurais aimé construire l’IMVT. C’est un bâtiment très agréable, pertinent". Jérôme choisit un tout autre programme :"Un immeuble de logements sociaux en pierre, parce que Gilles est en train de le faire et que je suis jaloux…".
Deux réponses, deux sensibilités, mais une même attention portée à la ville, au collectif et à la manière dont l’architecture peut produire des usages.
Pour Jérôme, le voyage est presque consubstantiel au métier d’architecte : "C’est consubstantiel à notre métier, même si au départ c’est un métier sédentaire". Il se souvient de l’ouverture au monde offerte lors de leurs études : "L’appétence que nous a donnée Versailles : les ateliers Damas, Le Caire… " Et il insiste sur une conviction qu’il a toujours défendue : "Les voyages pédagogiques sont essentiels aux études ! " Sa pratique professionnelle l’a conduit en Algérie, en Palestine, mais aussi à la station française Dumont-d’Urville, en Antarctique, pour un projet de rénovation.
Gilles partage aussi cette opinion : "Moi aussi, je trouve le fait de voyager essentiel pour notre vision de l’architecture… c’est dû à l’impact de l’enseignement de Versailles, à la découverte de la ville, Versailles, Paris et encore plus loin". Il participe ainsi deux fois à l’atelier du Caire, puis prolonge l’expérience avec son mémoire de fin d’études à Budapest. "Et je suis parti également à Jakarta, au Maghreb. Dans ma vie privée, je voyage beaucoup en Italie".
Le voyage est pour eux une manière de déplacer le regard, de découvrir d’autres façons d’habiter et de confronter les certitudes.
Lorsqu’on leur demande quelle œuvre ou quelle personnalité a influencé leur manière de regarder la ville et les territoires, Jérôme cite Walter Benjamin :"Tout Walter Benjamin, lequel a beaucoup écrit sur la ville, ses rêves mais aussi les rapports de force et de production à l’œuvre dans sa fabrication…".
Gilles choisit un film : "Un film de Jim Jarmusch : Stranger than Paradise. C’est une espèce de road movie qui nous amène dans la ville de Pittsburgh, au sein de la communauté hongroise… "
Puis l’histoire prend un tour très personnel : "Je suis tombé amoureux de l’actrice hongroise du film et ensuite j’ai rencontré ma femme, qui est hongroise, malienne, marseillaise à Nice et on est parti vivre à Budapest pour mon mémoire de fin d’études et mon diplôme" Chez Gilles, même une référence cinématographique finit donc par rejoindre l’histoire personnelle.
Chez Jérôme, l’entrée dans l’enseignement commence presque par hasard. Invité à intervenir à Rennes à partir de son mémoire sur Adolf Loos, il découvre le plaisir d’enseigner.
Pour Gilles, l’expérience commence encore plus tôt. Étudiant, on lui demande de participer à des critiques en atelier après qu’un enseignant lui a proposé de venir commenter les projets. Il se souvient de son sentiment d’illégitimité et de son refus de mener l’aventure plus avant.
Puis vient un échange avec Philippe Panerai au sein du laboratoire Ladrhaus et un conseil de son mentor :"Tu devrais enseigner" Gilles s’interroge : qu’a-t-il à enseigner alors qu’il n’a encore rien fait ? La réponse de Philippe Panerai devient une véritable maxime qu’il fera sienne :"Enseigner, c’est apprendre à enseigner".
Gilles commence alors à enseigner l’histoire et les règlements urbains à Sciences Po Paris, puis construit des TD d’analyse urbaine à Belleville, intervient en projet à La Villette, fait une pause avant de venir à Marseille comme maître de conférences. "Je n’ai jamais rien à proprement appris de mes étudiants… " La réponse de Gilles est volontairement provocatrice : "Je n’ai jamais rien appris de mes étudiants, mais beaucoup appris en essayant de leur apprendre", précise-t-il.
Jérôme adopte une autre formulation. Leurs questions, leurs étonnements et leur capacité à déplacer les évidences l’interpelle : "Ils nous apprennent tout le temps quelque chose par leurs questions, par leurs étonnements"
Les étudiants les obligent ainsi à rester curieux, à reformuler leurs certitudes et à regarder autrement ce qu’ils pensaient connaître. Pour chacun d’eux, la pratique et l’enseignement se nourrissent mutuellement.
L’influence fonctionne aussi dans l’autre sens : l’enseignement a-t-il changé leur propre manière de faire de l’architecture ? Pour Jérôme, la réponse est clairement oui : "Sans aucun doute oui. Dans mon agence à Paris, j’étais plus enfermé dans mes références étroites. L’enseignement a ouvert ma pratique"
Enseigner lui a permis de sortir d’un cadre plus resserré, de confronter ses références à d’autres regards et d’élargir sa manière d’aborder le projet.
Pour Gilles, le lien est encore plus profond : "C’est intrinsèque, constitutif". Chez lui, pratique et enseignement ne sont donc pas deux activités que l’on ferait dialoguer après coup. Elles appartiennent au même mouvement.
Lorsqu’ils travaillent ensemble, la complémentarité semble presque naturelle.
Pour préparer l’exposition Habitat 25 et la publication qui en découle chacun sait ce qu’il peut apporter. Jérôme résume :"C’était simple : on a mis en commun tout ce qu’on savait déjà et on se connaissait si bien que tout le travail qui en découlait était facile. »
Gilles insiste sur la répartition des tâches :"C’était bien réparti" Et surtout : "Tout était fluide"
La raison ? "Nous ne sommes jamais en concurrence"
Ils ne sont pas toujours d’accord sur la manière de regarder ou de faire. Mais il n’y a pas d’opposition de fond. "On peut se critiquer, mais il n’y a pas d’opposition"
Une façon de travailler qui repose sur une confiance construite au fil des années.
Avec Habitat 25, leur complicité trouve un nouveau terrain. Le projet croise plusieurs récits : la production ordinaire du logement aujourd’hui, les expérimentations des années 1960-1970, les opérations contemporaines d’Euroméditerranée, les discours des acteurs de la production et les travaux des étudiants.
"Ce qui est intéressant, c’est justement que ce ne soit pas une histoire linéaire"
L’objectif est plutôt de regarder la production courante, celle qui constitue l’essentiel du logement construit.
Le catalogue, lui, permet aussi de faire entendre les acteurs et de mettre en regard leurs discours avec les réflexions développées dans l’enseignement.
Lorsqu’on leur demande de résumer Habitat 25 les deux soufflent à l’unisson : "Un état présent de la production courante du logement".
Même sur les outils, leurs différences donnent lieu à quelques échanges savoureux.
Jérôme utilise aussi bien l’ordinateur que le dessin à la main. Gilles, lui, revendique une autre méthode : "Je ne dessine pas sur ordinateur".
Jérôme le taquine : "Tu es de l’ancien monde"
Gilles assume parfaitement en éclatant de rire et explique : "On m’amène des documents imprimés, et moi je les reprends à la main".
Une petite différence de pratique qui, comme les autres, nourrit leur dialogue sans jamais devenir un obstacle.
Faut-il choisir ? Non. Les trois.
Construire, parce que la pratique permet de confronter les idées au réel.
Enseigner, parce que cela oblige à reformuler, à questionner et à rester en mouvement.
Écrire, parce que la réflexion a aussi besoin de prendre forme et de se partager.
Chez Gilles comme chez Jérôme, ces trois activités se répondent sans se confondre.
Après toutes ces années, la complicité est toujours là.
Jérôme la résume avec une formule qui pourrait presque devenir leur devise : "Tic sans Tac n’a pas beaucoup de sens".
Et Gilles de renchérir : "La camaraderie, c’est important".
Derrière les projets, les voyages, les bâtiments, les cours et les publications, il y a donc cette histoire d’amitié.
Une amitié professionnelle devenue complicité intellectuelle.Une complicité faite de confiance, de discussions, de désaccords, de références partagées et de beaucoup de rires.
Et peut-être une dernière phrase pour résumer leur parcours à deux : "Il y a des amitiés d’étudiants, d’enseignants, des praticiens, des histoires d’amitié qui conduisent à des enseignements"
À Versailles, ils s’étaient rencontrés autour d’une photocopieuse — ou devant une table à dessin. Depuis, ils continuent à travailler, à enseigner, à discuter et à se répondre.
À Versailles comme à Marseille, le duo fonctionne : un peu Brett Sinclair, un peu Danny Wilde, beaucoup Gilles Sensini et Jérôme Guéneau.
Deux tempéraments, deux styles, une même complicité : les ingrédients d’un grand duo. Pour celles et ceux qui n’ont pas la référence, Brett Sinclair et Danny Wilde sont les deux héros d’Amicalement vôtre, une série des années 1970 où un Britannique très chic et un Américain flamboyant se retrouvent embarqués dans des aventures aussi improbables que complices. Pas tout à fait le même décor, pas vraiment les mêmes voitures… mais une certaine idée du duo.
Chez Gilles et Jérôme, les Aston Martin et les Ferrari ont laissé place aux tables à dessin, aux projets urbains, aux étudiants et aux débats. Le goût de la répartie, lui, est toujours bien là.
Deux caractères, deux parcours, beaucoup de rires et près de quarante ans de complicité : finalement, la série avait peut-être simplement pris un peu d’avance. Amicalement vôtre.
Une production courante du logement en région PACA
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