Gianluca Cadoni

Chercher, encore

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De la Sardaigne à Turin, de Turin à Marseille, de l’agence à la recherche, puis de Marseille à Lyon avant de revenir dans la cité phocéenne : le parcours de Gianluca Cadoni ne ressemble pas à une ligne droite. Architecte, chercheur et enseignant, il a construit son chemin par curiosité, par rencontres et parfois par hasard. Avec, en filigrane, une même envie : comprendre, apprendre et continuer à questionner l’architecture. Pour lui, la recherche n’est d’ailleurs pas une rupture avec l’architecture. Elle en est plutôt un déplacement : un changement de rythme, de regard et de posture.

Une première rencontre avec la recherche

"Je suis sarde d’origine, je suis italien et sarde. J’ai toujours voulu être architecte". L’envie vient tôt, presque naturellement. Son père est architecte et cette proximité avec le métier l’attire. Il rejoint la Faculté polytechnique de Turin pour ses études d’architecture. Très vite pourtant, Gianluca cherche à aller au-delà du cadre académique. Dans les années 1997-2000, il crée, avec des collègues, une association d’étudiants et organise des rencontres/conférences avec des enseignants, des spécialistes des matériaux et des architectes. Le bois, le cuivre et la matière deviennent sujets d’exploration. "Il me manquait le côté matérialité", précise-t-il.

À cette époque, les questions écologiques ne sont pas encore au centre des enseignements en architecture. Mais déjà, l’envie est là : comprendre ce qui fait l’architecture au-delà du dessin et du projet.

En 2000-2001, un Erasmus l’amène à l’École d’Architecture de Marseille, à Luminy. Puis son projet de fin d’études le conduit en Tunisie. Avec trois autres étudiants, il travaille pendant un an et demi avec l’ONG ICS Ets (Istituto Cooperzione Sviluppo) au sujet de la réhabilitation urbaine et architecturale de la médina de Gafsa, entretemps l’ONG développe des chantiers-écoles dans la ville. Six mois sont passés sur place. Le travail donnera lieu à la publication de deux articles scientifiques. Il se souvient en souriant : "C’était ma première rencontre avec la recherche". Il faudra pourtant attendre quelques années avant qu’il ne s’y engage pleinement.

Sept mois sur les routes

À son retour en Italie, Gianluca Cadoni travaille quatre ans en agence à Turin, puis revient à Marseille en 2005. Deux années plus tard, son contrat prend fin et il commence à s’ennuyer dans le quotidien de l’agence. Alors, plutôt que de chercher immédiatement la suite, il prend la route.

En 2007, il part pendant sept mois avec un vieux camping-car. À deux, le voyage traverse l’Italie, la Grèce, la Turquie, la Syrie et la Jordanie, avant de remonter par les pays de l’Est de l’Europe. Une parenthèse, mais aussi une rupture. Un temps pour regarder ailleurs, découvrir d’autres territoires, d’autres architectures, d’autres manières de vivre. À son retour, il fonde son agence à Marseille en 2008.

C’est dans ce contexte qu’une rencontre va modifier le cours de son parcours. Avec une association et plusieurs collègues, il organise une conférence autour de contre-projets imaginés en réaction à des projets immobiliers envisagés dans le secteur du Prado et de David-Borély. Parmi les intervenants figure Stéphane Hanrot, enseignant à l’école d’architecture, qui présente le bateau-bus imaginé par ses étudiants. La conversation se poursuit. Stéphane Hanrot lui parle de doctorat. "Ça m’a donné envie et j’ai postulé".

Le déclic de la thèse

Gianluca Cadoni rejoint alors le laboratoire ABC et commence une thèse consacrée à l’évaluation des bâtiments rafraîchis passivement et à la conception architecturale en climat chaud, sous la direction de Stéphane Hanrot et la codirection de Jean-Louis Izard.

La première année, faute de financement, il continue à travailler en agence. Puis une bourse italienne lui permet de se consacrer pleinement à la recherche. Quatre années plus tard, en 2012, il soutient sa thèse avec la mention « Très bien et les félicitations du jury ». Mais au-delà du diplôme, la thèse transforme surtout son rapport au savoir. "J’ai réappris à lire : lire différemment".

La lecture scientifique lui demande du temps, de la concentration, une autre manière de regarder les textes et les problèmes. "J’ai passé six mois à avoir mal à la tête pour réapprendre à lire", plaisante-t-il.

Un exercice lent, parfois frustrant, mais qui lui ouvre un autre rapport au savoir.

"La thèse de doctorat, c’est le seul ‘exercice’ où tu es tout seul face à ta problématique pendant minimum trois ans. Un temps long que tu n’as que rarement (voire jamais) dans ta carrière". 

Une expérience qui, dit-il, l’a "ouvert mentalement".

Du bâtiment au territoire

Après la thèse, les frontières entre pratique et recherche restent longtemps poreuses. Gianluca Cadoni alterne agence, projets de recherche et enseignement. Avec Mohamed Belmaaziz, Marie Durand et Jacques Autran, il développe notamment un projet de recherche financé par l’ADEME, le projet ATRE, mené de 2016 à 2019, consacré à l’atlas et à la cartographie des besoins de rénovation énergétique. Le travail marque une nouvelle étape : la question du bâtiment s’élargit à celle du territoire.

"C’est certainement le projet de recherche ATRE avec Mohamed et Jacques qui m’a le plus marqué. Il m’a formé à la géomatique et à l’approche territoriale".

Le projet lui permet de croiser plusieurs dimensions : données, cartographie, rénovation énergétique, confort et ambiances. La recherche ne porte plus seulement sur l’objet architectural, mais sur les relations entre bâtiments, usages et territoires. Peu à peu, la recherche prend le dessus sur l’agence. "Avec le projet ATRE, j’ai mis mon agence de côté. Ça a été le déclencheur. Je suis devenu chercheur à plein temps".

Des recherches ancrées dans le réel

Aujourd’hui, chercheur au laboratoire Project[s], ses recherches se déploient autour de plusieurs questions qui ont en commun de partir de situations concrètes.

La matérialité et les ressources locales constituent notamment un axe important. Avec Christel Marchiaro et Chiara Silvestri, il travaille sur une plateforme web, l’inventaire des ressources locales de la Région Sud, en ligne, destinée à mieux connaître et valoriser les ressources disponibles sur les territoires. L’inventaire permet de documenter les matières/matériaux, le climat/stratégies bioclimatiques et les savoir-faire à l’échelle régionale (https://inventaire-ressources-paca.marseille.archi.fr/).

Le logement occupe également une place importante dans ses recherches. Avec Mohamed Belmaaziz et Ion Maleas, grâce à un financement de la Métropole AMP, il travaille sur la qualité du logement de demain dans le territoire métropolitain, dans le cadre notamment de l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) EQLD. Ce projet a pu continuer sur une deuxième année, dans une vision plus territoriale, grâce au financement de la recherche du Fonds d’innovation de l’habitat de la Métropole AMP.

"Dans ce cadre, nous nous intéressons au confort, en milieu méditerranéen, des logements soumis à des contraintes acoustiques. La question est très concrète : comment réhabiliter un logement tout en permettant à ses habitants de conserver la possibilité d’ouvrir leurs fenêtres ? Il s’agit d’abord de diagnostiquer et de comprendre les situations existantes, puis de construire des méthodes adaptées à ces environnements contraints, dans une logique de recherche-action", précise-t-il. Ces recherches portent, notamment, sur la production de logements dans le territoire de la métropole et sur les relations entre logement privé et logement social.

Le projet AAF (Architecture Afrique Formation), porté par l’ULB (Université Libre de Bruxelles), a été développé en collaboration entre l’ULB, l’ENSA.Marseille, l’EAMAU de Lomé et trois écoles d’architecture de la R.D.Congo : l’UNILU, l’ISAU et l’UK. Il s’inscrit lui aussi dans cette volonté de rapprocher recherche et pratique architecturale. Il vise à développer de nouvelles coopérations entre enseignants, chercheurs et professionnels, mais aussi à donner davantage de place aux jeunes docteurs, en recherchant les financements nécessaires à la poursuite de leurs travaux. Le projet AAF permet de développer également des questionnements profonds au sujet de l’enseignement du projet architecturale situé entre enseignants et chercheurs françai.es, belges, congolais.es et au toglais.es.

Des sujets et des échelles différents, mais une même manière de travailler : partir du réel, observer, documenter, croiser les données et les savoirs, puis formuler de nouvelles questions.

"En recherche, on questionne le problème".

Pour Gianluca Cadoni, la différence entre l’agence et la recherche tient moins aux objets étudiés qu’à la manière de les aborder.

"Dans l’agence, il faut trouver la solution immédiate au problème".

La recherche impose au contraire de ralentir, de déplacer son regard et de revenir au problème lui-même.

"En recherche, tu te poses, tu étudies la problématique, tu changes de posture, tu regardes ce que d’autres ont fait avant toi et tu avances dans tes questionnements".

Ne pas chercher immédiatement la solution, mais prendre le temps de comprendre le problème : cette temporalité lui plaît.

"Cela me plaît beaucoup de continuer à étudier, d’apprendre".

Cette posture explique aussi la diversité de ses recherches. Qu’il s’agisse de matériaux, de ressources locales, de rénovation énergétique, de logement, d’acoustique ou de territoire, il s’intéresse moins à un objet figé qu’aux questions que celui-ci permet de soulever, reliées entre elles par un fil rouge qui reste la résilience et la réduction de notre impact face au dérèglement climatique.

Faire dialoguer recherche, enseignement et pratique

Gianluca Cadoni ne conçoit pas la recherche comme un monde séparé de la pratique architecturale. Il reconnaît une certaine "méfiance du monde professionnel envers le monde de la recherche et vice-versa", notamment liée à des temporalités différentes. Mais pour lui, les deux univers ont tout intérêt à dialoguer.

"Il faudrait plus d’ouverture d’un côté et de l’autre. La profession pourrait nourrir la recherche et vice-versa".

Le rapprochement est d’ailleurs déjà à l’œuvre. Les agences développent des pôles de recherche et les recherches-actions se rapprochent du monde de la construction et de la matière. Il précise : "Le métier évolue".

Cette porosité se retrouve également dans son enseignement. Il intervient là où la recherche est mobilisée et prépare notamment, avec Christel Marchiaro, la reprise du séminaire « Les matériaux du projet ».

Chercher dans un monde bouleversé

L’intelligence artificielle constitue aujourd’hui un nouveau terrain d’interrogation. Son intérêt pour le sujet est d’abord né d’une situation très concrète, en séminaire. Il avait demandé à ses étudiants de ne pas utiliser l’IA pour rédiger leur mémoire. La réaction est immédiate. "Ça a été un drame". 

Au-delà de l’anecdote, cette expérience l’amène à s’interroger sur la place grandissante de ces outils dans les manières d’écrire et de réfléchir. "Je me suis aperçu de la prégnance de cet outil sur leur manière de réfléchir et d’écrire".

La question devient alors celle de la transmission : comment transmettre et évaluer les acquis dans un monde bouleversé par l’IA ? Une nouvelle question parmi d’autres, dans un parcours qui n’a jamais cessé de se déplacer.

Continuer à apprendre

Il y a, chez Gianluca Cadoni, quelque chose qui dépasse les intitulés de ses recherches. Une curiosité qui semble être à la fois la méthode et le moteur.

Elle se retrouve dans ses objets de recherche, toujours liés à des situations concrètes, mais aussi dans sa manière de parler de son métier. Les questions l’intéressent souvent davantage que les réponses définitives. Il aime comprendre, croiser les disciplines, apprendre des autres et transmettre à son tour.

Et puis il y a l’homme derrière le chercheur. Un architecte italien installé depuis longtemps à Marseille, qui maîtrise parfaitement le français tout en conservant cet accent chantant qui rappelle ses origines sardes. Dans la conversation, cette double appartenance affleure naturellement : l’Italie, Marseille, les voyages, les rencontres, les chemins empruntés et ceux qui restent à explorer.

Son parcours en témoigne : rien n’a vraiment été planifié selon une trajectoire toute tracée. Il y a eu la Sardaigne, Turin, Marseille, la Tunisie, l’agence, la thèse, le camping-car, le territoire, puis la recherche. "Nos vies sont tout sauf linéaires. Il n’y a pas de carrière linéaire. Il faut se réinventer". 

Aujourd’hui encore, il continue donc à chercher. Sur les matériaux, les ressources, le logement, le territoire, les usages, les nouvelles pratiques et les transformations liées à l’intelligence artificielle. Mais peut-être surtout pour cette raison très simple qu’il donne lui-même lorsqu’on lui demande ce qui le motive : Continuer à apprendre, me sentir moins bête.

Une réponse qui le rend peut-être particulièrement attachant : derrière les projets, les méthodologies et les recherches, il reste cette curiosité très humaine, presque joyeuse, de celui qui considère qu’il a encore beaucoup à découvrir.

Claudie GAUDIN

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