Amel Zerourou : Une quête entre héritage et territoires

De la banlieue algéroise aux rives du Lacydon : itinéraire d’une architecte engagée dans la recherche. Rencontre.

  • Portrait

Née et élevée dans la banlieue ouest d’Alger, Amel Zerourou grandit avec le goût du bâti et des territoires. Son grand-père, entrepreneur, a peut-être semé sans le savoir les premières graines de son orientation future.

Adolescente, elle rêve d’histoire et d’archéologie. Mais ne se sentant pas suffisamment armée en arabe littéraire pour embrasser cette voie, elle se tourne vers l’architecture, discipline qu’elle imagine alors à la croisée de l’histoire et du projet. Elle obtient son baccalauréat à 16 ans et intègre la faculté d’architecture de Blida, à une époque où les enseignants de l’EPAU (École Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme d’Alger) intervenaient également dans d’autres établissements.

Cinq années d’études, un diplôme d’architecte DPLG — elle fait partie de la dernière promotion — et un choix déterminant : celui d’un studio consacré au patrimoine. Son projet de fin d’études portait sur le bâti ancien face aux mutations climatiques. À Tlemcen, Amel réalise un relevé approfondi de la médina et développe un projet en architecture de terre, en pisé, matériau traditionnel local. Déjà, se dessine un intérêt pour les savoir-faire vernaculaires et les logiques constructives adaptées aux milieux.

En 2012, elle arrive en France, après des démarches engagées via Campus France. Elle intègre un Master 2 professionnel en histoire de l’art à l’Université Lumière Lyon 2, intitulé « Patrimoine architectural et urbain du Moyen Âge à l’époque contemporaine ». Six mois de cours, six mois de stage : une formation hybride, au contact d’architectes du patrimoine, d’archéologues du bâti et des jardins « Je n’ai absolument pas regretté mon choix » précise-t-elle.

Elle découvre Lyon, le froid, et surtout la structuration française de la sauvegarde patrimoniale. Au second semestre, elle devait faire un stage. Celui-ci la conduit en Meurthe-et-Moselle, à Nancy, au sein des anciens STAP (aujourd’hui UDAP). Installée dans la mythique Villa Majorelle, elle est formée aux côtés d’une ingénieure des Bâtiments de France : Laurence Philippe.

Leur mission : établir un bilan sanitaire de l’ensemble des Monuments historiques du département. Églises rurales (80 % du corpus), menhirs isolés, châteaux d’anciennes familles princières lorraines… Elles construisent une grille d’analyse, hiérarchisent les urgences, contribuent à une vision stratégique pour la DRAC. Une plongée concrète dans la matérialité du patrimoine — parfois jusqu’aux masques nécessaires face aux fientes de pigeons. 

Amel soutient son mémoire avec succès. Mais un obstacle administratif surgit : son diplôme algérien n’est pas reconnu. Elle doit reprendre en Licence 3 à Lille.

Ce retour en L3, d’abord difficile à vivre, se révèle fondateur. Formée en Algérie dans une approche très « ingénieur », elle découvre d’autres manières de penser le projet urbain, intégrant les dimensions socio-politiques et culturelles. « Dézoomer » pour agir à l’échelle du territoire devient une évidence. Elle précise :« Je m’intéresse aux visions d’ensemble, prendre en compte les données socio politiques, culturelles. C’est réellement en dézoomant que l’on peut vraiment être acteur sur le territoire ». 

L’expérience Ravéreau : une filiation intellectuelle

C’est aussi ce passage à Lille qui lui permet de faire la rencontre d’André Ravéreau, figure majeure de l’architecture dite « située », dont le travail est largement enseigné en Algérie. Sa fille, Maïa Ravéreau, et d’autres de ses proches ont créé l’association ALADAR pour accueillir des stagiaires. Amel y postule.

Direction l’Ardèche, au hameau du Cros, dans la maison Raphanel, restaurée par Ravéreau selon des codes architecturaux inspirés de l’architecture mozabite. Un mois et demi aux côtés d’un architecte de plus de 90 ans, encore en train d’écrire, mal voyant mais d’une vivacité intellectuelle saisissante.

Ils sont trois stagiaires. Les « cuvées » se transmettent savoirs et expériences. On débat, on fête les anniversaires, on parle d’architecture rurale, de Sahara, de matériaux, de transmission. Cette rencontre est décisive. Les stagiaires de l’année précédente font les louanges de l’école d’architecture de Marseille. De cette période, Amel garde de beaux souvenirs : « Les liens d’amitié que nous avons alors tissés étaient forts. Nous étions devenus la famille Aladar » 

Et c’est dans la bibliothèque d’André Ravéreau qu’Amel découvre pour la première fois le nom de Gérald Hanning…. Qui sera le sujet de sa thèse quelques années plus tard.

Marseille : recherche, engagement et Méditerranée

Après un passage par Grenoble, quelques mois comme animatrice périscolaire, puis une mission au STAP de la Drôme pour l’élaboration de fiches conseil sur le petit patrimoine (bories, murets en pierre sèche, restanques), elle est acceptée en Master à l’École nationale supérieure d’architecture de Marseille.

Elle y découvre les travaux de Jean-Lucien Bonillo sur l’espace méditerranéen et rejoint une dynamique de recherche tournée vers les transformations socio-urbaines au sud de la Méditerranée, portée par Muriel Girard au sein du laboratoire Inama. Son mémoire, puis son projet de fin d’études, interrogent les enseignements du vernaculaire par les architectes à la fin du XIXe siècle en Algérie.

Encadrée et soutenue par Muriel Girard et René Borruey, elle obtient un contrat doctoral financé par la Région Sud. Sa thèse s’inscrit dans le programme de recherche APRIMED-LABEXMED (2017-2019) CAMU « Circulation et adaptation des modèles d’urbanisme en Méditerranée occidentale (XXe-XXIe siècles) », au sein d’un réseau international associant des laboratoires en France, Algérie, Tunisie et Italie.

Sa recherche prend pour porte d’entrée les acteurs des circulations en matière d’urbanisme entre les deux rives. Rapidement, la figure de Gérald Hanning s’impose comme fil conducteur. Celle-ci lui permet de dépasser de la cadre géographique méditerranéen et d’explorer plus largement les transferts et hybridations de modèles, méthodes, savoirs et savoir-faire en contextes coloniaux et postcoloniaux, notamment en Asie du Sud-Est et en Océanie.

Cinq années et demie de thèse, marquées par la pandémie, un important état de l’art, des communications scientifiques en France et à La Réunion, et un fort engagement pédagogique. Elle enseigne, participe à des séminaires, nourrit ses recherches au contact des étudiants.

En décembre 2024, elle soutient sa thèse. Elle obtient la qualification aux fonctions de maîtresse de conférences et se présente à plusieurs concours.

Aujourd’hui contractuelle, Amel enseigne à l’ensa•m mais également à l’Ecole supérieure du design de Marseille (ESDM). Impliquée dans des projets de recherche internationaux et lauréate du prix Yannis Tsiomis pour la thèse en urbanisme et aménagement du territoire de l’Académie d’Architecture— distinction qu’elle partage symboliquement avec un autre ancien stagiaire d’André Ravéreau — elle poursuit son chemin entre coordination scientifique et enseignement « Je suis notamment chargée de recherche et coordination sur le projet Afraique-Architecture-Formation (AAF) »

Pour elle, enseigner, c’est échanger : « En architecture, les travaux dirigés, les séminaires, les discussions permettent un aller-retour permanent entre recherche et pédagogie. On transmet aux étudiants, et on apprend tout autant ».

Son message aux étudiants est clair : « Explorer d’autres formes d’exercice du métier. La maîtrise d’œuvre n’est pas l’unique horizon de l’architecte. Conseil, recherche, médiation, action territoriale : autant de manières d’habiter la profession ».

Amel le dit simplement, avec l’humilité qui la caractérise : « Je ne suis qu’une architecte ». Mais une architecte pour qui le projet se nourrit des savoirs, des circulations et des rencontres. Et si la rencontre avec André Ravéreau a orienté son parcours, la découverte de Gérald Hanning dans sa bibliothèque en a, elle, dessiné l’horizon scientifique.

Claudie GAUDIN